Pourquoi l'opération tirelire ?

Aujourd’hui, on vous explique (en détail) pourquoi on fait appel à vous.

Vous vous en rappelez peut-être, il y a deux ans, nous organisions une solde exceptionnelle sur quatre livres de Daniel Clowes qui sortaient définitivement de notre catalogue. Pour celles et ceux qui ne se souviennent pas de cette affaire, on vous en fait un rapide résumé : après avoir découvert que l’éditeur américain Fantagraphics cherchait à vendre les droits de quatre livres de Daniel Clowes à d’autres éditeurs français et n’ayant pu les convaincre de poursuivre avec Cornélius, nous avons entrepris de proposer ces quatre ouvrages à prix réduit. Avec cette solde, nous voulions à tout prix éviter de détruire des livres. Mais voilà que quelque temps plus tard, nous recevions un courrier d’avocat… Avant de poursuivre le récit, Ô combien passionnant, de cette histoire, nous nous devons d’apporter quelques explications.

Acheter des droits, ça veut dire quoi ?

Lorsque nous souhaitons traduire une œuvre en français, nous devons en acquérir les droits d’exploitation auprès de la personne ou de l’entreprise qui les détient. Généralement, il s’agit de l’éditeur de la version originale, qu’on appelle le « primo-éditeur ». Ces droits sont acquis pour une durée spécifique (quelques années) et pour une langue donnée (le français, en ce qui nous concerne). La somme versée au moment de la signature constitue une avance sur ces droits d’exploitation. Une fois cette avance couverte, les droits sont payés chaque année, d’après un relevé de vente, à l’éditeur d’origine qui les partage dans des proportions variables avec l’auteur ou l’autrice. Lorsque le contrat d’exploitation d’un livre arrive à échéance, le primo-éditeur envoie généralement un petit message à l’éditeur « traducteur » afin de lui demander de renouveler les droits pour les années suivantes (comprendre : payer de nouveau).


Ça semble plutôt clair, mais alors, pourquoi avez-vous perdu les droits ?

En juin 2021, l’agente de Fantagraphics, l’un des éditeurs américains de Daniel Clowes, nous contacte pour nous informer que les droits de quatre ouvrages de notre catalogue sont échus et qu’elle souhaite les rediscuter. Il faut savoir que tant que l’éditeur traducteur déclare et paie annuellement les droits, le contrat est tacitement reconduit — c’est ce qu’on appelle en droit commercial une « exploitation paisible ». 

Sur le moment, nous ne trouvons rien de choquant à ce que l’agente veuille renégocier ces contrats et nous entamons la discussion avec elle. Il nous apparaît alors très vite que sa démarche n’est pas forcément sincère — les sommes qu’elle demande sont extravagantes, totalement incohérentes par rapport aux chiffres de vente et aux renouvellements de contrats faits par le passé. Nous essayons de négocier (c’est la partie « marchand de tapis » de l’édition) mais la brutalité de ses réponses nous fait clairement comprendre qu’elle n’a pas un grand respect pour Cornélius. Quelques semaines plus tard, elle nous informe qu’un autre éditeur propose la somme de 50 000 euros pour nos quatre titres (Comme un gant de velours pris dans la fonte, Ghost World, Patience et Eightball) ainsi que deux autres parus chez Rackham (Caricature et Pussey !). Plus une avance de 40 000 euros pour le futur Monica. Elle nous demande de surenchérir pour les 6 ouvrages et la nouveauté !

Stupeur et tremblements dans la maison Cornélius. Gilbert, le cochon de la famille, manque de se rôtir lui-même, car nous ne pouvons en aucun cas nous prêter à ce marchandage financièrement délirant et moralement inacceptable (on ne se voit pas évincer un collègue). Nous maintenons donc notre proposition initiale. Et n’avons plus jamais de nouvelles de l’agente. 

Alors ça, c’est pas de bol ! Mais qui a bien pu vous faire un coup pareil ?

En octobre 2021, nous ne connaissons toujours pas l’identité de l’éditeur fortuné mais nous avons bien compris qu’il ne jouait pas dans la même cour que nous. Car aucun confrère de l’édition alternative ne ferait preuve d’un tel manque de solidarité. Aucun d’entre eux ne sortirait non plus 50K du chapeau pour rééditer des livres déjà disponibles en librairie. Dès lors, nous attendons avec résignation la lettre officielle nous demandant d’interrompre la commercialisation des ouvrages ; c’est la procédure classique et elle figure dans les contrats de Fantagraphics — lorsque cette lettre arrive, l’éditeur qui a perdu les droits dispose d’un délai pour détruire l’ensemble de son stock et cesser la vente. 
Oui mais voilà, cette fameuse lettre n’arrive pas. D’ailleurs, elle n’est JAMAIS arrivée… Techniquement, nous sommes dans un flou juridique. Depuis plusieurs années, nous vendons des livres dont les contrats sont échus et nous versons des royalties pour lesquels Fantagraphics accuse réception (vous vous souvenez ? C’est la fameuse « exploitation paisible »). L’hiver arrive.

Détruire des livres ? Mais quelle idée !

Résumons la situation : nous avons en stock plusieurs centaines d’ouvrages dont les droits sont échus et qui risquent à tout instant d’être envoyé au pilon et Fantagraphics encaisse l’argent que nous leur envoyons sans broncher. Personne ici ou là-bas ne se donne la peine d’officialiser quoi que ce soit… Le bruit court pourtant qu’un éditeur a repris les droits des 6 titres. Mais son identité reste mystérieuse.
Nous prenons alors la décision de solder nos 4 livres à 15€ et nous apposons sur chacun d’eux un autocollant explicatif : « Pourquoi un tel prix ? Parce que Cornélius s’engage à ne pas détruire des ouvrages de qualité, même quand il se fait filouter les droits desdits livres par un gros bonnet. Voilà ». 

Alors celle-là, je ne l’avais pas vu venir.

Quelques semaines après le début de la solde, en février 2022, nous recevons une lettre de l’avocat des éditions Delcourt (ha, c’était donc eux) nous intimant de cesser immédiatement la commercialisation des ouvrages. Ce courrier nous apprend qu’ils détiennent les droits de ces titres depuis l’été 2021, date à laquelle l’agente de Fantagraphics faisait encore semblant de négocier avec nous (quelle charmante personne. Elle a depuis été remerciée par Fantagraphics). Le courrier propose de résoudre les choses à l’amiable tout en alignant les mises en demeure et les menaces — on nous reproche le texte du sticker, en particulier les termes « filouter » et « gros bonnet ».
Nous acceptons d’interrompre la commercialisation des ouvrages soldés et un échange de courriers s’ensuit, qui ne montre pas de volonté d’apaisement particulière de la part de l’avocat de Delcourt. Nous nous tournons donc vers un de ses confrères, qui sera plus à même de gérer le problème, et l’affaire prend une tournure judiciaire. 

Dans le même temps, notre collègue Rackham, qui procède lui aussi à la solde de ses ouvrages à 15 euros, n’a pas l’honneur de recevoir son petit courrier d’avocat. C’est donc bel et bien le sticker qui a déclenché les foudres des éditions Delcourt, alors même qu’ils ne sont pas nommément visés par le texte (pour rappel, on ne savait pas que c’était eux). Comme disait ma grand-mère, « S’offusquer des plaisanteries, c’est donner raison aux plaisantins». Ou un truc dans le genre, je ne sais plus.

Au mois de juin 2022, les éditions Delcourt (dont les rééditions ne sont pas encore parues) nous attaquent pour « concurrence déloyale », « préjudice commercial » et « dénigrement », nous réclamant à titre de dommages et intérêts la somme de 60 600 euros et des brouettes.
Gilbert, fébrile, part acheter trois sacs de charbon au supermarché du coin. 

On se croirait dans un épisode d’Ally McBeal. Vite, la suite !

Après dix-huit mois de procédure, le tribunal de commerce de Bordeaux tranche et nous condamne le 5 octobre 2023 pour concurrence déloyale (Delcourt est débouté pour le préjudice commercial et le dénigrement), considérant que nous avions vendu les ouvrages sans en posséder les droits — le flou juridique est tranché en notre défaveur. Nous sommes bien loin de la somme exigée au départ mais cela représente tout de même 9 200€ auxquels s’ajoutent les honoraires de l’avocat et des frais divers (environ 3 500€). Il y aurait la possibilité de faire appel et d’obtenir peut-être un jugement plus favorable. Mais on se dit qu’on a assez perdu de temps avec cette histoire, des livres nous attendent. Nous acquiesçons à la décision du tribunal, nous payons les 13 000€ — consolidant les 68 millions d’euros de chiffre d’affaires du groupe Delcourt — et nous buvons une bonne bouteille pour ne pas nous laisser aller à l’amertume.  
En janvier 2024, Daniel Clowes reçoit le Fauve du meilleur album à Angoulême. Toute la profession défile sur le stand pour nous plaindre mais, croyez-le ou pas, on est content pour Daniel, car c’est mérité. Gilbert ouvre même une autre bonne bouteille. Après tout, on a encore 5 titres de lui au catalogue, et pas des moindres : David Boring, Le rayon de la mort, Ice Haven, Wilson et Mister Wonderful.   


Mais pourquoi jouer avec le feu ?

Lorsque nous avons lancé la solde, nous avions conscience de nous exposer à de potentielles représailles, quand bien même nos arguments étaient recevables. Pourquoi alors avoir pris un tel risque ? Parce que, pour nous qui faisons notre métier avec passion, détruire des livres est un crève-cœur, une faute morale. Nous évoluons dans un milieu qui détruit plus de livres qu’il n’en vend, et cette réalité, nous la refusons. Envoyer des livres neufs au pilon parce qu’un autre éditeur planifie de le rééditer ? Ce n’était tout simplement pas envisageable pour nous. Précisons que nous avons payé la totalité des droits générés par cette solde à Daniel Clowes, sans décote liée au prix réduit.

À votre bon cœur

Aujourd’hui, nous faisons donc appel à votre soutien car ces 13 000€ représentent une somme non négligeable pour une structure comme la nôtre. L’argent investi dans ce procès, c’est autant que nous ne pouvons pas investir dans les livres que nous publions. Nous faisons donc appel à vous pour nous aider à oublier définitivement cette mésaventure qui rappellera à tous que le livre, avant d’être une joie, est un marché sans pitié. 

Peut-être que certains d’entre vous considéreront que nous méritons ce qui nous arrive, et après toutes ces explications, ils sont parfaitement libres de le penser. Pour les autres, nous vous incitons à acheter nos livres, en priorité en librairies. Si vous êtes loin de tout ou que vous êtes en quête de raretés, nous avons mis en place sur notre boutique en ligne de nombreux lots qui vous attendent. 

Vous l’aurez compris, ce n’est pas tous les jours facile d’être un éditeur de création face à l’industrie du livre. Alors portons un toast. Gloire à la bande dessinée, gloire aux artistes, gloire aux libraires, gloire au plaisir d’être encore en vie. Et à la vôtre !